Exigence Littérature : Raturedeuxtrois, de Pierre Bruno

Les Éditions Le bleu du ciel ont conservé leur volonté intacte de diffuser des expériences neuves, Raturedeuxtrois de Pierre Bruno témoigne de la poursuite de cette aventure littéraire riche en découvertes. L’artiste Jean-Paul Héraud illustre les couvertures de ce recueil en lui conférant d’emblée une esthétique à la fois étrange et familière qui interpelle le regard. Les traits du dessin renvoient au titre singulier composé de trois mots qui fusionnent « Raturedeuxtrois ».

 

Tel ce jeu bien connu des enfants « Un, deux, trois, soleil ! », ce livre apporte son lot de surprises graphiques et linguistiques et les lectures possibles sont multiples. Pierre Bruno de confier dans la première partie intitulée Fards : » J’ai écrit ces poèmes dans une période./ Je suis dans une autre ».

Et chaque lecteur d’entrer dans cet univers où les mots jouent et se jouent de lui. Nous croisons Aragon, Char, Desnos, Dickinson, Nerval mais aussi Mallarmé dont nous apprenons dans Diamat que « Le corset de Mallarmé est sévère/ Le corps cède. Mallarmé hait ses vers ». Il y a certainement un petit côté oulipien chez Pierre Bruno qui nous octroie des perles telles que celle-ci : »En perle. Perds-le dit la langue/ De l’huître. Perds-le ou perds-là ». Les perles s’enfilent comme ce clin d’œil à St John Perse « seins jaunes perse », les œillades et les jeux de mots sont légion, on passe du poème intitulé « Whitman » à un autre qui lui fait écho « Feuilles grasses » car bien évidemment l’on pense au recueil de poèmes Feuilles d’herbe de Whitman…

On songe immanquablement au Pierre Bruno psychanalyste qui a publié « Du Rébus au Rebut » chez Erès et qui invite le sujet à se libérer du langage par le langage.

La deuxième partie Les corbeaux et les renards reprend et décline en de nombreuses variantes la fameuse fable de La Fontaine. On rit de voir cette histoire traitée sur un ton pseudo-scientifique et instigateur : »Le corbeau et le renard ont-ils coutume de manger du fromage, c’est une question qu’il faut poser aux nutritionnistes animaliers. Par ailleurs, ce fromage n’est pas identifié… »

Cette fable prise et reprise par Pierre Bruno est un vrai régal, savoir et saveur retrouvent leur sens premier pour nous offrir un véritable fromage ! On sourit mais derrière le rire, pointe l’angoisse : »J’ai peur/ Qu’ils disparaissent/ Me laissant/ Dans le noir/ D’un ventre de renard ».

Harzreise im winter est le titre de la troisième partie du livre, il est emprunté au poème de Goethe. Pierre Bruno s’attache au commentaire que Goethe a rédigé à partir du commentaire d’un universitaire quant à son poème. Il y ajoute son propre commentaire en s’interrogeant sur l’erreur ou plutôt le lapsus de l’imprimeur qui a substitué « Die Reiher » (les hérons) à « Die Reichen » (les riches », ce qui change toute la donne. Un mot pris pour un autre et nous voilà renvoyés au titre énigmatique de ce livre à nul autre pareil « Raturedeuxtrois » où l’auteur finit par s’enfoncer dans la neige dans ses derniers textes et disparaître dans le mot « incolore » qui clôt et suspend tout à la fois l’écrit dans un entre-deux qui renvoie au contrechamp de l’inconscient.

Françoise Urban-Menninger | octobre 2017